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Résumé

Matrophobie : peur des filles de devenir comme leur mère.

Je ne serai jamais comme elle : ce serment secret que Claire Richard s’est murmuré en regardant sa mère, bien des filles l’ont fait.

Pourquoi les filles en veulent-elles tant à leur mère ? Pourquoi cette relation, souvent idéalisée, se révèle-t-elle parfois si douloureuse ? Autrement dit : que dit la matrophobie de la relation mère-fille ?

À travers son récit intime et une enquête auprès de 150 femmes, l’autrice explore cette peur, non comme un simple conflit psychologique, mais comme l’effet du patriarcat dans les familles, et de la violence que les femmes subissent, voire reproduisent, depuis des générations.

En esquissant une cartographie féministe de cette relation à la fois fondatrice et si complexe, Claire Richard nous offre des pistes de réflexion pour, peut-être, échapper à cette peur si partagée.

Autrice

  • Claire Richard (Autrice)

    Autrice et documentariste féministe, Claire Richard explore les liens entre intime et politique, l’action collective et les paradoxes de l’émancipation. Elle est l’autrice d’essais personnels (Des mains heureuses), de BD (La dernière nuit d’Anne Bonny), et de podcasts (Les chemins de désir, La fille du fantôme), dans lesquels elle partage une approche sensible et située, centrée sur l’écriture et le montage des voix.

Si les filles sont ambivalentes envers leur mère, c'est parce qu’elles sont tiraillées entre la puissance vitale qui les pousse à refuser ce que le patriarcat fait de leurs mères, et la reconnaissance qu’elles partagent malgré tout une même condition.

INTERVIEW DE L'AUTRICE PAR VICTOIRE TUAILLON

La matrophobie, c'est la peur de ressembler à sa propre mère : pourquoi sommes-nous si nombreuses à le ressentir et pourquoi ce concept t'a-t-il tant percutée ?

Dans Naître d’une femme, la poétesse américaine Adrienne Rich décrit la matrophobie comme la peur des filles de devenir comme leurs mères, qui incarnent ce qui attend les femmes dans la famille patriarcale. Les filles sont tiraillées entre l’envie d’échapper à ce joug, et une forme d’identification à cette condition qui les menace. Quand j’ai découvert ce concept, il m’a bouleversée. C’était la première fois que je voyais décrit si justement le cœur de ma relation douloureuse à ma mère, éclairée par une explication non pas psy, mais politique et féministe. Ce concept a cinquante ans mais il me semble toujours très juste, car la plupart d’entre nous avons grandi dans des familles patriarcales, dont les règles nous sont aussi transmises, explicitement ou non, par nos mères.

Tu as tissé ensemble les témoignages de plus de 150 femmes, de tous les âges et qui mènent toutes sortes de vie – elles-mêmes mères ou non, qui ont pardonné ou pas... Quelles sont les récurrences qui t'ont le plus étonnée dans tous ces récits ?

De témoignage en témoignage se dessine un récit collectif, notamment en ce qui concerne les violences sexistes ordinaires dans les familles : remarques sur le poids, l’apparence, contrôle de la sexualité, préférence parfois assumée pour les garçons, attentes différenciées envers les filles... Ces expériences se répondent quelquefois au mot près, comme lorsque les filles décrivent ce que j’ai appelé « la blessure des filles », c'est-à-dire ce dont elle ont manqué dans leur relation avec leur mère. ,J’ai monté ces témoignages sous forme de « chœurs », pour montrer à quel point il s’agit d’expériences partagées. J’ai aussi été frappée, terrassée même, par les récits de violences, verbale, physique et sexuelle. Cette récurrence très perturbante montre combien nous vivons dans une société qui ferme les yeux sur les violences faites aux enfants (de génération en génération, comme le montre le nombre de mères abusées sexuellement).

Dans la ligne éditoriale des Renversantes, chaque livre s'attache autant à décrire un problème qu'à proposer des pistes d'action pour en sortir (dans la mesure du possible). Quelles sont celles qui te sont apparues pour transformer cette relation mère-fille si douloureuse ? (Faut-il absolument pardonner à nos mères ?)

Je tenais surtout à ne pas faire de livre prescriptif ! Il y a déjà suffisamment de pression comme ça à maintenir le cadre de l’institution familiale ou à être une « bonne féministe ». J’ai voulu faire entendre plusieurs pistes de transformation de la relation, qui se dégagent des témoignages. Il y a les filles qui ont coupé les ponts avec leur mère et le vivent très bien ; celles qui ont pardonné, souvent grâce aux outils d’analyse féministe ; et celles qui aménagent un entre-deux parfois inconfortable. Je ne prescris aucune de ces voies en particulier : la relation fille-mère est si intime et singulière, cela n’aurait aucun sens de dire ex nihilo quoi faire. Mais je pense que toutes les relations ne sont pas réparables, qu’il peut être OK de couper les ponts ou d’aménager la relation pour qu’elle soit praticable à défaut d’être réparée. L’ambivalence n’est pas toujours une mauvaise chose : elle nous oblige à penser...

Tu as dessiné une « cartographie féministe » de la blessure fille-mère : quels territoires as-tu découverts ?

Cette cartographie propose une traversée de la relation fille-mère en tant qu’elle est percutée par la relation patriarcale. Cela se traduit par exemple par la transmission d’injonctions sexistes, la transmission intergénérationnelle des oppressions (la récurrence des mères abusées et incestées est alarmante), ou encore des tensions entre les filles et leurs mères quand les libérations des unes s’opposent à celles des autres...

Est-ce une bonne idée d'offrir ce livre à sa propre mère ? (De quelles façons et par qui aimerais-tu que ce livre soit lu ?)

Dans un conte de fée féministe, des mères le liraient et des réconciliations se produiraient. Dans la vraie vie, je ne sais pas... Mais en terminant l'écriture du livre, je me suis dit que j’aimerais que des pères le lisent. Pour qu’ils lisent dans les récits de ces femmes les ravages que peuvent faire sur leurs filles les modèles patriarcaux importés dans nos familles.

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